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vendredi, 28 avril 2006

Critique ciné: "Silent Hill"

Dans l’entretien passionnant qu’il accordait aux Cahiers du cinéma à l’occasion d’un hors-série consacré aux jeux vidéo (septembre 2002), Christophe Gans déclarait : « Ce ne sera pas la surenchère dans l’action, dans le visuel ou le coup de théâtre qui feront à l’avenir la qualité d’un jeu vidéo, mais sa capacité à toucher la sensibilité du joueur. En un mot, sa poésie. A mes yeux, il y a un jeu qui représente ce futur, c’est Silent Hill 2, le meilleur auquel j’ai joué. L’empereur des jeux ! » A cette époque, le réalisateur du Pacte des loups planchait sur des hypothétiques adaptations cinématographiques de Bob Morane et de Rahan. Il ne se doutait pas que son futur film ne serait autre que l’adaptation du jeu Silent Hill, et on comprend son enthousiasme ainsi que celui des « gamers » à l’annonce de cette nouvelle. La licence pouvait-elle tomber en de meilleures mains que celles d’un passionné de la première heure ? Quand Roger Avary (pote de QT et réalisateur des Lois de l’attraction) ainsi que Nicolas Boukhrief (réal du Convoyeur) se sont joints à l’aventure en tant que scénaristes, notre impatience a redoublé d’intensité. Prônant la fidélité absolue à l’œuvre de départ, Gans obtint même de conserver le compositeur de la BO du jeu, Akira Yamaoka, preuve suprême que pour la première fois dans l’histoire des adaptations de jeux en films, les petits plats étaient mis dans les grands. Le casting, sans star confirmée, est à l’aune de cette intelligente direction artistique : une jeune actrice prometteuse, Radha Mitchell aperçue notamment chez Woody Allen (Melinda et Melinda) ainsi que des seconds rôles trop rares : Sean Bean (Goldeneye) ou encore Deborah Kara Unger (Crash, Payback, The Salton sea). Bien entendu, ce n’est pas la France qui produisait. Gans, comme Kassovitz, Aja et d’autres de nos réalisateurs les plus talentueux ont bien compris qu’il fallait quitté le pays des Bronzés pour qu’on leur alloue le budget nécessaire leurs propres films de genre. C’est donc Outre-atlantique et plus précisément au Canada, que Gans a trouvé le financement et les lieux de tournage. Sony a mis au bout et s’est chargé de la distribution, sans intervenir en aucune façon sur le final cut de Gans.

 

Vendredi dernier, le film sort aux Etats-Unis et se place en tête du week-end avec plus de 20 millions de dollars au compteur. Jamais un réalisateur français n’avait connu un si gros succès. Le précédent record remonte à Besson et à son 5ème élément. En France, mercredi dernier, Silent Hill semblait avoir du mal à trouver son public. Dommage, car l’œuvre de Gans mérite le détour, bien que certains bémols soient à déplorer. Par moments, en effet, le film pêche par quelques baisses de rythme et par un manque général de frissons. La réalisation de Gans à beau être extrêmement léchée et fertile en termes de réflexion sur le rapport cinéma-jeux vidéo, on ne parvient qu’à de rares moments à se détacher de cette impression dérangeante de ne pas être totalement dans l’histoire. Certes, la mythologie autour de la ville éponyme est parfaitement retranscrite et même enrichie par le film, mais l’exploitation du virtuel et donc des différentes « strates de réel », ne crée pas un trouble comparable à celui ressenti devant Existenz de Cronenberg, cinéaste dans la lignée duquel Gans semble se placer par moment. Peut-être manque-t-il aussi au film Silent Hill, visuellement très fidèle aux jeux, une réelle oppression du brouillard, élément primordial du jeu, sur les personnages et les spectateurs. Il disait d’ailleurs dans ce même entretien à propos du jeu Silent Hill 2 : « A un moment, le personnage rentre dans une cour bruissante d’échos, qu’on devine immense. Mon premier réflexe a été d’en faire le tour en rasant les murs. Cela m’a pris un temps incalculable et, finalement, je suis revenu à la porte où j’étais entré. J’ai su alors qu’il fallait que j’avance droit dans les ténèbres, sans savoir ce que j’allais y trouver. » Il aurait fallu la maestria d’un Carpenter époque The Fog pour faire vivre ce brouillard. Ici, ces nappes de brouillards sont moins actives que référentielles, pour ne pas dire décoratives. D’où un film la beauté certaine mais froide, qui touche le spectateur, non pas vraiment par ce qui advient aux personnages, mais par la « poésie » virtuelle, artificielle diront certains, qui se dégage des images. Un esthétisme construit autour de plans qui se révèlent être, pour la plupart, de véritables hommages aux jeux. Quand le personnage devient un pantin vu en léger surplomb qui s’avance vers l’inconnu, on veut prendre la manette et lui trouver son chemin. Film déroutant à plus d’un titre, Silent Hill interroge la frontière entre cinéma et jeu davantage en termes de frustrations réflexives que de plaisir immédiat, à l’inverse de Doom, sorti l’année dernière (au passage, les génériques de fin des deux films fonctionnent sur le même principe). Christophe Gans ne trahit pas le jeu. Il lui voue un culte iconique, dont le film est la plus concrète et sincère expression.

 

Réalisation : 14/20 Gans oublie ses toc visuels pour se concentrer sur la retranscription on ne peut plus fidèle, de l’univers du jeu. On regrette qu’il n’ait pas su joindre la fascination pour cet univers à une réelle implication émotionnelle du spectateur. Rétrospectivement, Saint-Ange, produit par Gans et déjà fortement marqué de l’empreinte du jeu de Konami, apparaît comme un brouillon de Silent Hill.

Montage : 12/20 On se surprend à bâiller de temps en temps... Un traitement légèrement plus concis, notamment vers la climax, aurait servi l’intégralité du métrage. Sinon, les parallèles entre le monde « réel » et celui de Silent Hill bien que bien faits, ne créent pas toujours suffisamment de trouble de dans l’esprit du spectateur.

Interprétation : 15/20 Rien a redire. Radha Mitchell est convaincante dans un rôle de mère de famille qui doit se prendre au jeu. Elle insuffle un charme et une profondeur psychologique rares chez ce type d’héroïne. Les seconds rôles sont parfaits.

Bande son : 16/20 On se croirait devant le jeu.

Idea Feeling : 13/20 Loin d’être raté mais pas totalement convaincant pour autant, Silent Hill le film est le produit d’un culte voué au jeu originel. Adapter ce jeu était loin d’être facile. A défaut d’impliquer émotionnellement le spectateur dans son aventure, Gans élève au rang de Mythe une ville d’essence virtuelle. On oscille entre fascination et frustration.

NB : Les jeux Silent Hill 2, 3 et 4 viennent de ressortir sur PS2 dans un coffret intitulé Silent Hill Collection disponible pour 45 euros.

Aurélien Dauge

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